Pourquoi certains dirigeants choisissent-ils de retourner étudier après 50 ans ? Alors que leur carrière semble déjà tracée, des chefs d’entreprise font le choix de reprendre des études exigeantes, non pour se reconvertir, mais pour adapter leur manière de diriger, structurer leur expérience et mieux transmettre. Une démarche encore peu visible en Martinique, où la question de la formation des seniors fait désormais écho à celle du maintien dans l’emploi, dans un contexte de vieillissement de la population active et d’évolution rapide des compétences.
Pouvez-vous vous présenter ?
J’aurai 56 ans. J’ai toujours travaillé dans le BTP. Au départ, j’étais voué à la comptabilité, j’ai commencé par un BTS. Ensuite, j’ai été appelé par l’entreprise familiale qui était dans le BTP. Je suis parti à Toulouse pour me former en génie civil, puis je suis revenu en Martinique où j’ai monté ma propre structure. J’ai aussi contribué à créer un syndicat des travaux publics, qui n’existait pas ici. Ma passion pour ce métier m’a conduit vers les associations et la Chambre de métiers, où j’ai été président. Et puis, à un moment, avec mes enfants, ma famille, j’ai eu envie d’aller plus loin dans les études.
Qu’est-ce qui vous a poussé à reprendre des études jusqu’à aller au doctorat ?
Mon rôle à la Chambre de métiers m’a plongé dans le monde de la formation. On était souvent en remise à niveau. Un jour, j’ai entendu parler d’un dispositif pour obtenir une master, porté par une école prestigieuse, l’ESSEC, en Martinique. J’ai intégré ce parcours et en 2013, j’ai été lauréat de la promotion. Ça m’a plu parce qu’il y avait une dynamique, un collectif. Je me suis dit que je ne pouvais pas m’arrêter là. J’ai poursuivi avec l’IAE Paris en préparant deux diplômes internationaux : un MBA, puis un DBA, un doctorat en management.
Est-ce difficile de redevenir “élève” quand on est chef d’entreprise depuis longtemps ?
Pour moi, ça n’a pas été très difficile parce que j’avais une bonne équipe et je pouvais déléguer. Si on ne peut pas déléguer, c’est compliqué, parce que ça demande du temps, de l’énergie et des déplacements. Mais les outils qu’on acquiert sont très pointus. On se rend compte que pour diriger aujourd’hui, on ne peut pas faire l’impasse sur certains outils. Ça m’a permis de structurer mes process et d’avoir le même langage que mes collaborateurs. Une fois qu’on est relancé dans une dynamique d’études, ça devient plus fluide, mais le début n’est pas évident.
Apprend-on différemment quand on est senior ?
Moi, j’avais la chance d’avoir mes filles qui poursuivaient leurs études en même temps : on échangeait et elles relisaient mes travaux. C’est devenu un projet familial.
Quand on est senior, il faut décomplexer. On m’a dit que ça ne m’apporterait rien mais c’était un travail sur moi-même, un dépassement. Il y a un moment où on a un rêve, on a un projet et c’est important d’aller jusqu’au bout. Si on se met des limites, on n’arrive pas à se dépasser. Une fois qu’on passe ce cap, on se rend compte que ce n’est pas si compliqué.
Qu’est-ce que ces études ont changé dans votre manière de diriger ?
Ce qui change, c’est surtout la tempérance. Il y a une forme de sagesse s’installe. On prend plus de recul avant de décider. Quand on est jeune, on agit, quitte à se tromper. Avec l’expérience, on analyse davantage, on économise son énergie. Mais il faut faire attention à ne pas tomber dans l’excès inverse à savoir trop réfléchir et ne rien faire.
Quelle place les seniors occupent-ils aujourd’hui dans le monde du travail en Martinique ?
La Martinique a une population vieillissante, donc on trouve des seniors à tous les postes. Ils ont une vraie compétence, une expérience. Sur les métiers physiques, il peut y avoir des difficultés, mais il y a aussi des solutions qui arrivent. Aujourd’hui, le savoir est accessible rapidement avec les outils numériques comme l’intelligence artificielle. Avant, on allait voir les anciens. Maintenant, on va sur Internet. Mais sur les métiers techniques, manuels, l’expérience reste essentielle. L’ordinateur ne remplace pas le geste, le savoir-faire. Les seniors ont une vraie plus-value là-dessus.
Quel message donneriez-vous à un senior martiniquais qui hésite à reprendre une formation ?
Pour l’avoir expérimenté, il n’y a pas d’âge pour se remettre en question et pouvoir progresser. Une fois qu’on dépasse les blocages, on se rend compte qu’on a du potentiel. Si on a un projet, une envie, il ne faut pas hésiter. Il faut se former. On peut toujours progresser avec de la volonté. Souvent, c’est une peur inconsciente. Mais une fois qu’on se lance, on se rend compte que c’était possible.
Et aux dirigeants seniors ?
Aujourd’hui, les jeunes sont très formés, souvent jusqu’à bac +5. On n’est pas en compétition avec eux, mais pour travailler ensemble, il faut avoir les mêmes codes, le même langage. L’expérience ne suffit pas toujours. Se former permet de mieux communiquer et d’aller plus loin ensemble.
Un dernier mot ?
À tout âge, tout est possible. Il ne faut pas en faire un complexe. Ce qui est important, c’est d’avoir un peu d’énergie pour se remettre en question.




